Le 28 mars 2022, nous nous sommes rendus au Cinéma AKIL pour une rencontre avec Butheina Hamed Khazim, la propriétaire du cinéma. Malheureusement, la réalité de la pandémie du Covid-19 nous a rapidement rattrapé et nous n’avons pas pu rencontrer Butheina, car elle venait d’être testé positive au Covid. 
Malgré cette triste nouvelle, son adjoint Khalid B. Al-Sabi nous a reçu et nous avons pu échanger avec lui. Marketing Manager depuis le mois de janvier, il a accepté ce travail car il est persuadé que le cinéma indépendant peut faire changer la société pour le meilleur. Retour sur cette rencontre enrichissante.

Le cinéma AKIL, l’art d’exister de façon pérenne aux Émirats Arabes Unis

Le Cinéma AKIL est le seul cinéma Art et Essai indépendant des Émirats Arabes Unis. Il fait son apparition en 2014 sous la forme d’un cinéma nomade, puis s’installe en 2018 de façon permanente à Al Quoz, à Dubaï. 

Le Cinéma AKIL est membre du réseau des écrans arabes alternatifs (Network of Arab Alternative Screens). Il s’agit d’un réseau d’espaces de diffusion cinématographique dans les pays arabophones. Ce réseau a pour principal objectif de rendre accessible un grand panel de films internationaux, de sensibiliser son public et de susciter un réel intérêt pour le cinéma et les arts cinématographiques. Membre également de la CICAE (Confédération internationale des cinémas d’art et d’essai), de l’IDA (Association internationale des documentaires) et du POC2 (Collectif des programmateurs de couleur), le cinéma AKIL confirme son engagement aux Émirats Arabes Unis.

À l’opposé des nombreux multiplexes implantés à Dubaï, le Cinéma AKIL est un véritable espace de réflexion. L’extérieur a été aménagé pour que le public reste et échange à la fin de la séance. L’activité du cinéma s’articule autour d’une programmation de films régionaux et d’une programmation de festivals. Lorsque nous étions aux Émirats Arabes Unis, nous avons d’ailleurs eu la chance de pouvoir assister à la projection de deux films dans le cadre du Franco film Festival 2022 !

Le Cinéma AKIL est composé d’une petite équipe, qui concentre leurs efforts pour communiquer autour de toute l’actualité du cinéma. En utilisant les réseaux sociaux (Instagram, Facebook) et leur site internet, le cinéma peut maintenir un contact avec le public et accroître sa notoriété. Sa localisation à Al Quoz, au cœur d’un espace regroupant des studios d’art et des espaces culturels, lui permet déjà d’acquérir une certaine audience et une visibilité. Néanmoins, le bouche à oreille est le moyen de communication qui fonctionne le mieux. 

Ainsi, grâce au Cinéma AKIL, l’esprit de la population évolue petit à petit, bien qu’il soit toujours difficile d’attirer les Émiratis. Lorsqu’un film français est joué, des Français viennent ; lorsqu’un film libanais est joué, des Libanais viennent… Ici, en termes de capacité, d’audience et d’expérience, tout est à l’opposé d’un multiplex. Par exemple, il n’y a quasiment jamais d’enfants dans le public. Globalement, ce sont des femmes qui remplissent (60/65%). Un mixte de nationalités est tout de même toujours représenté dans la salle. Certaines personnes ne rentreront peut-être jamais dans le cinéma, mais des personnes viennent constamment. C’est un lieu ouvert. 

Côté financier, le Cinéma AKIL prône une indépendance totale pour ne pas être restreint ou bridé. De ce fait, le cinéma ne souhaite ni travailler avec des institutions, ni obtenir des financements du gouvernement. Alors, pour se financer le cinéma compte principalement sur la billetterie et le merchandising. La salle du cinéma est aussi occasionnellement louée le temps d’une journée à des grandes marques (Dior, Adidas…) partageant des valeurs communes au Cinéma Akil. Aucune promotion n’est faite autour de ces événements. Il s’agit simplement d’un accord financier, qui permet au cinéma de générer un revenu supplémentaire pour survivre et continuer son expansion. 

Une institution culturelle indépendante à l’identité singulière et aux valeurs fortes

Le Cinéma Akil est bien loin de nos multiplexes parisiens habituels. Ici, pas de blockbusters, de rangées de sièges alignées, de places attitrées, ni même de séances où l’on s’en va sans discuter de l’œuvre qu’on vient de voir. On s’assoit où l’on veut dans des sièges recyclés d’un ancien cinéma, on échange ensuite de ses idées et opinions dans un espace dédié à l’extérieur de la salle et on retrouve une équipe qui se veut accessible et proche de son public. Véritable institution culturelle aux antipodes des lieux à visée commerciale, ce cinéma indépendant a une valeur particulière et un but précis qui font sa singularité et qui se ressentent tant dans les œuvres diffusées qu’auprès des membres de l’équipe. C’est un lieu à l’apparence et à l’esprit unique comme on ne peut en trouver nulle part ailleurs aux Emirats Arabes Unis.

En tant que cinéma indépendant, ce lieu de culture s’oppose à l’esprit d’entreprise des gros cinémas et plateformes de streaming. Il vise à  faire réfléchir son public et à transmettre aux spectateurs un message particulier et des valeurs fortes qui s’étendent au-delà de la salle dans laquelle ils se retrouvent pour visionner un film. Repoussant parfois les limites de l’acceptable aux Emirats notamment sur des sujets tels que la politique, la Palestine, ou encore l’amour, le Cinéma Akil diffuse des œuvres où se confrontent de nombreuses idées, des sujets qui intéressent, qui interrogent… Chaque œuvre diffusée est choisie par Butheina Hamed Khazim elle-même, bien qu’elle soit également entourée de quelques programmateurs. Pour choisir les films à l’affiche, l’équipe tient compte de divers éléments tels que le directeur du film, l’équipe de réalisation, les acteurs ou encore la compagnie qui propose le film. Le but étant de s’assurer que tous ces éléments ont une valeur ajoutée pour le cinéma. Bien qu’aucune compagnie proposant des films ne soit parfaite, le Cinéma Akil tente de les sélectionner au mieux afin que leurs valeurs soient variées et correspondent à celles du lieu culturel. De ce fait, il arrive souvent que des compagnies soient refusées. 

Qu’il s’agisse d’utiliser le cinéma comme un documentaire ou une satire de la réalité, au Cinéma Akil la vocation est de montrer ce qu’on ne voit pas dans les blockbusters et sciences fictions en s’adressant directement à l’humain. Ce, dans le but d’utiliser le cinéma indépendant pour faire changer la société et la rendre meilleure. Conviction forte que partage Khalib B. Al-Sabi mais qui n’est pas celle de tous les émiratis qu’il est souvent difficile d’attirer au cœur de ce lieu. Loin de vouloir influencer les spectateurs, l’objectif du Cinéma Akil est d’ouvrir leurs esprits en laissant libres courts à leurs interprétations et sentiments qu’importe le film. Si l’on peut trouver toutes sortes d’œuvres et de thèmes sur les plateformes de streaming vidéo telles que Netflix, ici chaque film est choisi pour son histoire ou pour l’idée et les valeurs qu’il véhicule. Mais lorsqu’on est un cinéma indépendant comme le Cinéma Akil, il peut être difficile de faire face au poids de ces plateformes qui, grâce à leur important budget récupèrent de nombreux films avant même qu’ils n’aient pu être diffusés dans les salles.

Par ailleurs, l’existence du Cinéma Akil repose également sur plusieurs enjeux liés à sa localisation aux Emirats Arabes Unis. D’une part, car l’une des raisons de la création de ce cinéma est de mettre en valeur la communauté de production de films indépendants des Emirats Arabes Unis peu mise en lumière ailleurs. Ainsi, le Cinéma Akil se veut être une plateforme qui donne la possibilité à ces producteurs de projeter leurs films devant un public varié comme on ne le fait nulle part ailleurs dans la région. D’autre part, car il est également important de tenir compte du fait que les Emirats Arabes Unis sont actuellement en train de changer en ce qui concerne la position des femmes locales dans la société. Nombreuses sont celles qui se battent pour arriver au sommet, à l’instar de Butheina Hamed Khazim. Il est donc particulièrement significatif d’avoir une femme à la tête du Cinéma Akil à l’heure où celles-ci sont de plus en plus présentes et représentent d’ailleurs la majorité du public de ce cinéma indépendant. Bien que cela puisse encore en surprendre certains !

Comme nous l’évoquions plus tôt, pour Khalib B. Al-Sabi, le 7ème art est un moyen de changer les idéologies et de faire progresser la société. Néanmoins, celui-ci s’adresse malheureusement encore trop souvent au même public. En poursuivant son activité culturelle au travers de panels, films et discussions, le Cinéma Akil se veut ainsi être porteur de valeurs nouvelles et d’une véritable évolution dans une région et une société qui peuvent être encore trop soumises à la censure.

L’indépendance artistique face à une société où règne la censure

Contrairement à la France, il n’existe pas vraiment de loi régissant la liberté d’expression aux Émirats Arabes Unis et le pays est donc souvent soumis à la censure. Cette dernière s’applique aux médias, à la culture, à la publicité… Alors, nous nous sommes posés la question pour l’avenir du cinéma dans ce pays. Selon Khalib B. Al-Sabi, le but est de faire passer l’art avant toutes choses : c’est un combat de tous les jours de faire accepter les mœurs étrangères aux Émirats Arabes Unis en passant notamment par le 7ème art. C’est pourquoi Butheina Hamed Khazim a mis un point d’honneur à garder ce cinéma indépendant comme “un endroit où les gens peuvent parler de leurs opinions, de leurs traumatismes, de leurs idées, de ce qu’ils pensent de certaines politiques de la région, car ce n’est pas un pur endroit commercial”. Ainsi lorsque vous entrez dans ce cinéma vous avez le droit de vous sentir libre, de penser autrement et d’exprimer votre opinion comme bon vous semble. Pour Khalib B. Al-Sabi “l’art est censé nous montrer de nouvelles perspectives, nous changer. L’art s’adresse souvent aux mêmes personnes et notre but est d’éduquer sur les différentes visions sans arrêter ce que nous faisons grâce aux discussions” entre le réalisateur et le public après les séances pour laisser la place à chacun de s’exprimer.

Khalib B. Al-Sabi nous explique que “rien n’a été censuré ici mais quelques barrières sont posées car certains films sont too much. Par exemple avec trop de scènes de sexe. Nous avons des films avec des scènes que le gouvernement approuve, tout n’est pas forcément dans le conflit.”

Il est vrai que la censure handicape l’expansion de la culture cinématographique, car le Cinéma Akil ne s’allie pas au gouvernement donc celui-ci ne fournit aucune aide financière pour développer ce lieu, c’est le prix de la liberté. Le Cinéma Akil a alors dû trouver des solutions comme le box office ticket, la location du lieu pour des marques adidas ou dior afin qu’ils puissent tourner leurs images publicitaires et le  merchandising qui a été intensifié ces derniers mois. Les festivals apportent aussi beaucoup de notoriété pour le cinéma. Pour palier au manque de subventions, la location du Cinéma Akil est un bon moyen pour les compagnies de diffuser leurs films dans ce lieu mythique. Comme nous explique Khalib B. Al-Sabi :  “les compagnies n’ont pas les même valeurs de ce fait, on rejette beaucoup de compagnies mais nous avons  besoin d’argent donc nous continuons à louer le lieu à ceux qui ont les mêmes valeurs que nous”.

La deuxième grande problématique lié au monde de la culture est la place de la femme. En tant que français partant avec une vision occidentale nous ne pensions pas que les femmes étaient aussi bien intégrées dans le monde du travail aux Émirats Arabes Unis. Beaucoup comme Butheina Hamed Khazim sont des femmes d’affaires, elles gèrent leur propre business et n’ont pas à rougir devant les hommes. Attention tout de même, le travail n’est pas totalement accompli, encore beaucoup de femme se battent pour pouvoir être indépendantes, il reste encore énormément de choses à changer mais nous avons pu voir une vision plutôt progressiste sur ce point. Selon Khalib B. Al-Sabi “les femmes représentent la plus grande partie du public, environ 60 à 65% femmes, le reste sont des hommes. Il y a aussi un grand mixe de nationalité avec 25 à 35% d’asiatiques et 40% d’arabes environ”. Cela rejoint bien l’idée principale que toute personne possède une place dans le monde de la culture, que les femmes sont autant intéressées et curieuses et qu’il faut leur laisser une place aussi importante que celle des hommes.

Le Cinéma Akil est plus qu’un cinéma, c’est la preuve vivante que la culture vit en chacun de nous. Même à l’autre bout du monde nous avons pu prendre conscience que l’art est ce que chaque être humain à en commun. Le cinéma rapproche, sans même parler la même langue, vous pouvez aimer, sentir, partager… Voici les valeurs que le Cinéma Akil tente d’épouser chaque jour. Leur but, créer un monde enrichissant, libre, critique, à travers le 7ème art. Malgré l’expansion des sites de streaming comme Netflix, la censure, le manque de subventions, ou encore la condition de la femme, rien n’empêche ce cinéma indépendant de vivre et de se développer chaques jours aux Émirats Arabes Unis grâce à des femmes courageuses comme Butheina Hamed Khazim. 

Merci à toute l’équipe du Cinéma Akil pour ce moment de partage unique ! 

Retrouvez toute l’actualité du cinéma juste ici : https://www.cinemaakil.com

Article écrit par Inès Kebdi, Maude Rebreyend et Oksana Monteiro Peixoto

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