À Dubaï, nous sommes partis à la rencontre de Talek Harris, originaire du Royaume Uni et aujourd’hui rédacteur, reporter et chef du bureau de l’Agence France Presse du Pôle Moyent-Orient. Nous l’avons interrogé sur ses pratiques, sa vision du journalisme et son quotidien.

Talek nous ouvre les portes de l’AFP, dont les bureaux sont abrités dans des résidences, qui font à première vue plutôt penser à des habitations qu’aux locaux de la plus ancienne agence de presse internationale. Talek nous explique que l’équipe est composée d’une vingtaine de personnes : 6 journalistes rédacteurs, des commerciaux, des éditeurs de vidéos et de photos – selon lui une agence de taille moyenne.

L’AFP est un des principaux acteurs dans la production et dissemination d’information et d’actualités dans le monde. Bien que les informations produites par l’AFP circulent par une variétés de canaux, nous constatons dans notre dialogue avec Talek que la plupart d’entre nous s’informent via les réseaux sociaux. 

Nous évoquons la difficulté pour un journaliste résidant dans un pays soumis à une censure, de pratiquer librement. Talek est-il en mesure d’exercer proprement ? A cette question, il répond qu’il est en mesure de garder son indépendance, grâce à l’AFP, car cela s’inscrit proprement dans les valeurs de cette dernière. Il affirme que l’agence est un bon endroit pour travailler.  Recruté à l’origine dans les bureaux de l’AFP de Hong-Kong pendant plus de 20 ans, puis travaillant à Singapour dans le journalisme spécialisé dans le sport en Asie, il s’est tourné vers le Moyen-Orient, dans des thématiques qui lui semblent vraisemblablement différentes, et plus difficiles à couvrir. L’AFP est sujette à un certain contrôle, et il faut cependant faire attention à ce qu’on écrit, même dans une agence comme celle-ci.

Nous avons dans le suivant reconstitué notre dialogue avec Talek Harris traduit depuis l’anglais et mis en forme.

Quel genre de problèmes peut rencontrer un journaliste qui écrit sur un sujet risqué, alors que la liberté d’expression, est, en France, primordiale et respectée ? 

L’AFP couvre 6 pays du Moyen-Orient. Une censure peut être opérée si l’un de vos articles est estimé ne pas respecter les règles. Cela pose problème car la censure peut te faire perdre ton travail, te boycotter.  Tu ne vas pas être attaqué ou tué, mais tu vas perdre l’accès à ton travail. Tu veux raconter ton histoire, mais tu dois faire attention à la manière, dont elle entre dans les codes du politico-acceptable. Ceci est évidemment frustrant, mais je me suis habitué à cette manière de travailler avec la censure que j’ai également connu en Chine et à Singapour.

Est-il possible d’être à 100% objectif dans les papiers qu’on écrit ? 

Il essaye de l’être, mais c’est très dur pour chaque journaliste. Il y a des processus de validation importants.  Ils cherchent des histoires sur lesquelles écrire. Quand ils trouvent quelque chose, ils doivent le reporter au headquarter, qui va l’éditer.  C’est la même chose pour les vidéos et les photos qui sont publiées. 

Comment fonctionne l’AFP ? 

Le bureau de l’AFP de Dubaï est le centre des agences du Golfe, parmi celles de Doha, Riyad et Chypre. Il existe aussi d’autres agences à Hong-Kong, mais Paris reste la capitale dans laquelle les décisions sont prises pour les 200 bureaux.  Cette répartition est efficace, car à chaque fois qu’il se passe quelque chose quelque part, l’AFP est en mesure d’envoyer un reporter sur le terrain, peu importe le lieu. 

Quels sont les bénéfices pour un journaliste, de devoir changer de lieu de travail tous les 5 ans ? 

Tout le monde n’est pas obligé, mais quand c’est le cas, cela permet de ne pas s’habituer à la routine, de s’adapter aux codes du pays dans lequel on s’implante, de rester “frais” par rapport à l’actualité. A contrario, c’est problématique car cela implique de changer ses habitudes, de faire bouger sa famille… 

Quelle expérience a été la meilleure expérience pour vous en tant que reporter, et pourquoi ? 

Difficile à dire, car chaque destination est appréciable pour des caractéristiques différentes. Je dirais que mon expérience favorite était l’Irak, en 2004. C’était intéressant car il y avait beaucoup à dire et à voir. J’ai réalisé beaucoup de reportages sportifs mais documenter des situations de guerre, c’est différent. J’ai aimé rapporter les actualités de Hong-Kong. 

Comment imaginez-vous le développement de l’AFP, dans le futur ? Est-elle en danger ? 

Le problème, c’est qu’il n’y a pas beaucoup d’argent  mis à profit pour des organisations comme l’AFP.  Alors que la plupart des journaux voient leur information se développer en ligne sur les sites web, où le public souscrit à des abonnements en ligne, ce qui force les journaux à adapter leur offre, il est difficile de s’implanter, alors que l’offre tend à se numériser. L’AFP se développe sur les réseaux sociaux, dans ce qu’il appelle le fact checking, autrement dit l’information rapide. Les non-sense stories sont un phénomène qui se développe énormément avec l’arrivée de Tik-Tok récemment.  

Comment se divisent les activités de l’AFP, plusieurs personnes peuvent-elles se répartir sur plusieurs sujets ou est ce que chacun est spécialisé dans un sujet ? 

Tu ne peux pas réellement spécialisé sur un sujet,  tu dois être tout terrain, travailler avec les autres. 

On sait qu’aujourd’hui, la majorité du travail journalistique tend à se développer sur les réseaux sociaux. Est-ce que vous réalisez des supports numériques de type vidéo, qui remplacent les textes ? 

Il y a un département vidéo, c’est l’un des plus gros pôles. Tous les gros sujets ont des reportages vidéos dédiés. C’est une grosse partie du travail. 

Cela ne pose-t-il pas de problème dans le cadre de la censure ? 

Il y a des licences qui sont délivrées par les autorités. Dans certaines zones comme au Qatar, il faut obtenir des autorisations individuelles. On a essayé de shooter les équipes de la coupe du monde, en pensant que cela serait simple, mais on a mis en réalité des semaines et des semaines à obtenir les autorisations nécessaires. Tu ne peux faire aucun travail journalistique sans autorisation au préalable. 

Quelles sont vos relations avec les autres agences journalistiques du pays ?

On a des relations amicales, on est quand même en compétition mais on garde de bons liens.  Chacun essaye d’avoir une histoire meilleure, avoir un meilleur angle…

Quelles sont les qualités requises pour être un bon journaliste ? 

Il faut être consistant, persistant, créatif. Il faut faire jouer ses contacts. Il faut toujours essayer d’ouvrir des portes pour parvenir à obtenir un papier. Il faut aller au contact des gens, être curieux, poser des questions sur ce qui se passe. 

Travaillez vous avec des photojournalistes ou sont t-ils directement intégrés à l’AFP ?

Certaines personnes essayent de garder cette distance entre les deux. Cela est vraiment dur. Si tu veux prendre de bonnes photos, cela reste un travail à temps plein.  

Que se passe-t-il si vous commettez une erreur dans un écrit ? 

On peut toujours opérer des corrections. Si quelque chose est vraiment grave et visible, il faut supprimer l’article. Un exemple courant de ce type d’incident: la mort de Martin Bouygues, que l’on a rapporté faussement. 

On parlait des difficultés d’être subjectif dans ses écrits, est ce que l’AFP garde une perspective française ou se détache-t-elle de cette dernière ? 

Cela reste ta perspective, tu peux toujours essayer de voir les choses à ta manière, de la distinguer de celle de tes collègues, des gens qui t’entourent. Il faut opérer un choix entre affirmer une petite patte artistique et suivre le rang. 

Comment pensez-vous que les réseaux sociaux influencent la manière dont les gens consomment l’information ? 

Ils les influencent beaucoup. Les gens s’informent moins grâce à la télé, grâce aux journaux. Ils ont révolutionné l’industrie. En un sens, ils changent la manière dont les gens forment leurs opinions. Les gens semblent de plus lire de longs articles, ils veulent juste consommer une information rapide. C’est une information “genuine” mais il faut faire attention aux sources auxquelles on se fie, à ce qu’on lit. Est ce que cette information est perspicace ? C’est aussi pour cela que l’information de journaux papiers persiste quelque part, car les gens se fient néanmoins à une information vérifiée. 

Est-il difficile de travailler avec des sources aux EAU ? 

Oui, c’est une source de difficultés. Je dirais que cela s’est amélioré, mais il n’y a pas de culture de l’ouverture, il n’y a pas de presse ouverte, ni de démocratie. Le profil international des Emirats semble se dessiner peu à peu mais quand des événements comme les attaques de Abu Dhabi se produisent, cela renforce la volonté de camper sur ses positions pour les autorités. Même si cela tend à s’améliorer, cela ne fait pas partie de la culture des EAU de parler aux journalistes.         

Est-il envisageable de créer une forme de média indépendant ici, aux EAU ? 

Je ne pense pas, dans la mesure ou tout média est contrôlé par la famille royale. Personne ne peut écrire un article de manière indépendante.  Il faut user de créativité et d’inventivité ici lorsqu’on est journaliste. 

N’avez vous pas envie de travailler dans un pays qui n’est pas régi par une censure informationnelle ? 
Je suis habitué car c’est ce dans quoi j’ai travaillé toute ma vie. Et si on regarde bien, la plupart des régimes pratiquent cela. Finalement, je les trouve très intéressants à analyser, cela ne me repousse pas.                                                                                                  

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